 |
|
Photo: iStockphoto |
La course à la nouveauté
Les produits technologiques arrivent sur le marché à une vitesse fulgurante. Les fabricants tentent de se surpasser et d’impressionner les consommateurs en diffusant de manière frénétique de nouvelles versions de leurs produits sur le marché. Il suffit simplement de penser au produit phare d’Apple, l’iPhone. Le 12 septembre dernier, la marque présentait son tout dernier iPhone. Les files d’attente devant les magasins et les cinq millions d’iPhone 5 vendus en seulement trois jours[1] témoignent de l’engouement des consommateurs. Il faut savoir qu’en seulement cinq ans, il s’agit de la sixième version de l’iPhone. En effet, lancé en juin 2007, plusieurs versions se sont ensuite rapidement succédées : iPhone 3G (juin 2008), iPhone 3GS (juin 2009), iPhone 4G (juin 2010) et iPhone 4S (octobre 2011). L’iPhone 5 est-il révolutionnaire par rapport à son petit frère l’iPhone 4S ? Difficile de voir une évolution technologique majeure, mais, en tout cas,l’iPhone 5 est équipé d’une nouvelle connectique incompatible avec les anciens accessoires. Et ça, c’est une nouveauté ! Cela signifie nouveaux achats et nouveaux déchets… Apple n’en est pas son premier coup dans le genre. Certains changements techniques effectués sur différentes versions de leurs produits ont été critiqués ces dernières années, car ils limitent la possibilité de remplacer des pièces défectueuses et forcent ainsi les consommateurs à changer des produits dont la vie utile n’est pas nécessairement terminée. Le cas des vis non standard utilisés sur la coque de l’iPhone 4 et de certains modèles de MacBook Air qui empêchent de changer la batterie en est un bon exemple.
Aujourd’hui, le rythme de l’évolution technologique s’avère donc de plus en plus soutenu et modifie les comportements de consommation. Cela crée, en effet, en permanence chez le consommateur un besoin concret (l’appareil ne fonctionne plus) ou le sentiment du besoin (l’appareil ne lui plaît plus) de racheter de nouveaux biens. C’est ce qu’on appelle l’obsolescence programmée des produits, c’est-à-dire la baisse relative de la valeur d’un produit par rapport à un plus récent. De manière simple, la durée de vie d’un produit est influencée par l’introduction d’un nouveau produit supérieur, rendant l’ancien produit obsolète.
La durée de vie des produits a-t-elle vraiment diminué ces dernières années ? Si l’on se fie à plusieurs études réalisées en France, la réponse est oui. Selon le Rapport L’obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage (2010)[2], les appareils d’aujourd’hui sont fragiles, complexes et de qualité médiocre. Ils semblent durer moins longtemps et être moins robustes. La durée moyenne des appareils électroménagers courants serait aujourd’hui de six à huit/neuf ans alors qu’elle était auparavant de 10 à 12 ans. D’après le magazine 60 millions de consommateurs, la durée de vie d’un lave-linge est aujourd’hui de sept ans et demi et celle d’un réfrigérateur de neuf ans et demi. Il en est de même pour les ordinateurs, trois ans en moyenne contre 10 ans en 1990, les TV, de six à sept ans contre plus de 10 ans il y a une vingtaine d’années, et les cellulaire, environ 18 mois (Terraeco, mars 2012)[3]. Ainsi, les appareils High Tech et électroménagers ont en moyenne une durée de vie de plus en plus courte, soit parce qu’ils ont rendu l’âme sans crier gare, soit parce qu’ils ne sont plus tendance, mis ainsi à la retraite prématurément pour être remplacés par de nouvelles innovations
Vous avez dit obsolescence programmée ?
Pourquoi parle-t-on tant d’obsolescence programmée depuis 2008 ? Longtemps oublié par les médias et les chercheurs, l’obsolescence fait sa réapparition ces derniers temps sur le devant de la scène. Le documentaire de la chaîne franco-allemande Arte « Prêt à jeter, l’envers du décor technologique », diffusé en 2010, a marqué les esprits et a suscité l’intérêt d’autres médias à se pencher sur le sujet aussi bien télévisés (ex. « La mort programmée de nos appareils », Cash investigation, France 2, 1er juin 2012) qu’écrits (ex. « Objets à durée déterminée », Terraeco, avril 2012).
Mais pourquoi cet intérêt soudain ? En fait, l’obsolescence des produits est une question particulièrement fondamentale dans le contexte actuel dual, soit celui d’une crise économique où tout est mis en place pour favoriser une augmentation de la demande, et celui d’une réflexion en progression au sujet des comportements de consommation responsable. En effet, la forte hausse de la consommation de produits électriques et électroniques a des conséquences désastreuses pour la planète, notamment en terme d’environnement (e.g. épuisement des ressources naturelles, traitement des rebuts et matières premières) et des questions sociétales se posent sur les pratiques actuelles des fabricants.
Est-ce un phénomène récent ? Non ! Les racines historiques de l’obsolescence programmée remontent à un chapitre du livre The New Prosperity (1932) rédigé par un courtier américain Bernard London « Ending the Depression Through Planned Obsolescence ». Le changement rapide des produits était alors favorisé pour réactiver la croissance économique. Le phénomène a évolué sous deux volets. Tout d’abord, les fabricants mettaient en vente des produits qui étaient de moins grande qualité. Puis, on a tenté de jouer sur le côté psychologique de la consommation en incitant les gens à se débarrasser de produits qui sont encore utiles et utilisables[4].
L’obsolescence[5] serait reliée à trois facteurs[6] : (1) l’obsolescence économique (lorsque le coût de réparation du produit actuel est élevé par rapport au coût de remplacement par un produit récent; (2) l’obsolescence technologique (lorsque les qualités fonctionnelles du produit actuel sont inférieures à celles des nouveaux modèles); et (3) l’obsolescence psychologique associée aux tendances de la mode (lorsque le produit récent a une apparence ou une image plus attirante que le produit actuel).
Une obsolescence avant tout liée au coût et à la complexité des réparations des produits
Les consommateurs sont rarement interrogés sur les raisons pour lesquelles ils sont amenés à changer de produit. C’est pourquoi récemment l’équipe de l’Observatoire de la consommation responsable (OCR) a réalisé pour le magazine Protégez-Vous une grande étude auprès de 9674 québécois[7] sur la durée de vie des laveuses et des lave-vaisselle.
Les résultats ont mis en évidence que les consommateurs ont changé leurs laveuses et lave-vaisselle essentiellement à cause des problématiques économiques et techniques liés à la réparation de l’ancien produit. Exemples de raisons : les pièces détachées pour réparer l'ancien appareil coûtaient trop cher; le prix des réparations était trop élevé; le prix des réparations était trop proche de celui de l'achat d'un nouvel appareil; il était financièrement plus avantageux à long terme d'en acheter un neuf plutôt que de garder l'ancien; l'ancien appareil n'était pas réparable; les pièces détachées pour réparer l'ancien étaient difficiles à trouver.
Ensuite, nous avons été surpris de constater l’effet « pervers » de l’écolabel ENERGY STAR®. En effet, la deuxième raison pour laquelle les québécois interrogés ont changé de laveuse ou de lave-vaisselle est la présence de l’écolabel ENERGY STAR®sur le nouveau produits : ex. l'ancien appareil n'était pas certifié ENERGY STAR® et je voulais avoir des factures d'électricité moins élevées; l'ancien appareil n'était pas certifié ENERGY STAR® et je voulais un appareil plus écologique; l'ancien appareil n'était pas certifié ENERGY STAR® et je voulais un appareil plus performant sur le plan technologique.C’est donc un mal pour un bien…
En troisième position arrive la présence de caractéristiques technologiques plus modernes sur le nouveau produit (ex. les qualités fonctionnelles de l'ancien appareil semblaient inférieures à celles des nouveaux appareils sur le marché; l'ancien appareil n'avait pas les caractéristiques techniques que je souhaitais) et en quatrième position l’image plus à la « mode » du nouveau produit (ex. l'ancien appareil ne correspondait plus à mon image; l'ancien appareil n'était plus « à la mode »; le design de l'ancien appareil ne me plaisait plus; l'ancien appareil était moins beau et moins moderne que ceux que je voyais dans mon entourage).
Les entreprises ne sont pas les seules responsables!
Mais qui est responsable de ce phénomène ? Qui doit-on blâmer ? Les fabricants sont-ils les seuls coupables de l’obsolescence programmée ?
Non ! Certes, face aux résultats de notre enquête, c’est-à-dire la prédominance d’une obsolescence liée aux problématiques économiques et techniques de la réparation, la responsabilité éthique des fabricants et des développeurs de produits peut être questionnée. Il semble que tout est fait pour pousser le consommateur à acheter un nouveau produit au lieu de réparer celui qui est défectueux. Il en est de même pour les détaillants avec, par exemple, l’absence de commande de pièces détachées (« Objets à durée déterminée », Terra eco, avril 2012) ou la pratique de soldes constants pour éviter de stocker les produits.
Les consommateurs en tant que tels ne sont pas moins responsables. En effet, peu d’entre eux utilisent leur pouvoir de consommateur pour boycotter certaines marques aux pratiques moins environnementales et douteuses quant à l’obsolescence. De plus, grâce maintenant aux forums et blogues spécialisés, il est de plus en plus facile de réparer soi-même des produits électroniques défectueux ou non mis à jour (« Objets à durée déterminée », Terra eco, avril 2012). Or, beaucoup de consommateurs ignorent l’information ou ne font pas l’effort d’aller la chercher…
Quelles solutions ?
Plusieurs pistes de solutions sont à suivre pour limiter le phénomène de l’obsolescence programmée. Tout d’abord, il faut pousser les fabricants à (1) concevoir des produits plus facilement réparables; (2) utiliser la durabilité comme une « valeur » et un argument concurrentiel (« Objets à durée déterminée », Terra eco, avril 2012, 42-56) ; (3) développer des programmes facilitant le reconditionnement des produits; (4) étendre le marché de deuxième « main »; (5) améliorer la qualité des composantes des produits pour augmenter leur durée de vie; et (6) favoriser l’éco-conception. Ensuite, il faut sensibiliser les citoyens aux conséquences environnementales de l’obsolescence des produits, les encourager à choisir des produits plus durables et les informer sur les possibilités de recyclage et de reconversions des produits. Si on prend le cas des électroménagers, dans notre enquête plus du tiers des québécois se débarassait de l’ancien produit auprès de l’installateur du nouveau produit sans se questionner sur sa fin de vie. Finalement, bien entendu, le gouvernement a un rôle à jouer, premièrement cela pourrait se traduire par une extension gratuite de la durée des garanties de un an (soit l’obligation légale) à dix ans et deuxièmement par la promotion du label Blue Angel. Créé en Allemagne en 1977, seul écolabel existant en lien avec la durée de vie des produits, ce label, outre des critères d’éco-conception, exige que la livraison de pièces de rechange soit garantie pendant 5 ans au moins après l’arrêt de la production.
Les auteurs
 |
Josiane Lévesque (candidate à la M.Sc marketing, ESG-UQÀM), assistante de recherche à l’Observatoire de la consommation responsable.
|
 |
Fabien Durif(PhD, professeur à l’ESG-UQÀM), directeur de l’Observatoire de la consommation responsable. |
[1] Lemonde.fr, Apple annonce avoir vendu plus de 5 millions d’iPhone 5, [En ligne] http://www.lemonde.fr/technologies/article/2012/09/24/apple-annonce-avoir-vendu-plus-de-5-millions-d-iphone-5_1764705_651865.html (Page consultée le 15 octobre 2012)
[2] « L’Obsolescence programmée, symbole de la société du gaspillage : le cas des produits électriques et électroniques », Rapport septembre 2010 par Marine Fabre et Wiebke Winkler, Les Amis de la Terre et le Cniid, 27 pages.
[3] « Objets à durée déterminée », Terraeco, numéro 35, avril 2012, 42-56.
[4] Gregory, P. (1947), « A theory of purposeful obsolescence », Southern Economic Journal, 14, 1, july, 22-46.
[5] Arcelus, F.J., Pakkala, T.P.M. and Srinivasan, G. (2006). « The instant obsolescence problem with price-dependent demand », Infor, 44, 4, 247-266.
[6] Cooper, T. (2004). « Inadequate life? Evidence of consumer attitudes to product obsolescence », Journal of Consumer Policiy, 27, 421-449.
[7] « Laveuses et lave-vaisselle : palmarès des marques les plus fiables », Protégez-Vous, juin 2012, http://www.protegez-vous.ca/maison-et-environnement/laveuses-et-lave-vaisselle-marques-les-plus-fiables-dd9084.html
|