Des promoteurs du gaz de schiste citent la Fondation David Suzuki et l’Institut Pembina de manière trompeuse

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Il y a quelques semaines, l’Institut Pembina et la Fondation David Suzuki publiaient mon étude intitulée « Le gaz naturel est-il une bonne solution pour contrer le changement climatique au Canada? ». Sa conclusion principale (p. 40) : « des politiques climatiques adéquates mèneront à un niveau de production et d’utilisation du gaz naturel inférieur à celui du statu quo, à court, moyen et à long terme ».


Comme je l’ai dit dans notre communiqué de presse annonçant le rapport : « Les modèles économiques démontrent que des politiques efficaces visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre mèneront à une moins grande consommation de gaz naturel, et ce, même à court terme ».

Nous cherchions, avec notre étude, à contribuer à un débat bien informé, s’appuyant sur les meilleures recherches scientifiques et économiques. Quelle déception, alors, que deux des principaux promoteurs du gaz de schiste au Québec aient plutôt choisi d’utiliser notre rapport pour faire des relations publiques trompeuses.

Stéphane Gosselin, directeur général de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), prétend que mon rapport « dit que si le Canada et les États-Unis faisaient une utilisation importante du gaz naturel dans l’avenir, il pourrait leur permettre d’atteindre les objectifs de réduction des gaz à effet de serre qui ont été fixés à l’échelle internationale pour 2020 ». On trouve cela dans une vidéo diffusée sur un site Web financé par l’Association canadienne de producteurs pétroliers.

En réalité, j’ai reconnu dans l’introduction de mon rapport (p. 5) — avant d’avoir pris en compte les facteurs économiques — que le remplacement du charbon par le gaz naturel « pourrait contribuer, de façon significative, à l’atteinte des cibles nationales à court terme de réduction des GES ». Notez bien : « contribuer, de façon significative, à l’atteinte ». Pas atteindre. Mais de toute façon, cette remarque ne tenait pas compte du besoin de réduire les GES d’une manière efficace sur le plan économique.

M. Gosselin ne dit pourtant pas un mot sur notre conclusion principale qui découle des études économiques examinées plus loin dans le rapport. Il omet de mentionner que cet examen « nous révèle que des politiques visant à limiter le réchauffement climatique mondial moyen à 2 °C — l’objectif que les gouvernements ont adopté à l’unanimité dans le cadre des négociations sur le climat des Nations Unies — feront en sorte que la consommation de gaz naturel en Amérique du Nord ou au Canada ne devrait guère augmenter au-delà des niveaux actuels. Elle devrait même baisser. » (p. 39).

Et lorsque, en réponse à la vidéo de M. Gosselin, Kim Cornelissen de l’AQLPA et Lucie Sauvé, professeure titulaire à l’UQAM, ont essayé de remettre les pendules à l’heure, M. Gosselin s’est contenté de répéter sa lecture extrêmement sélective de mon rapport.

Quant à Michael Binnion, PDG de Questerre Energy (détenteur de la plus grande superficie de baux d’exploitation de gaz de schiste au Québec), il affirme même que « Suzuki et Pembina soutiennent que le gaz naturel pourrait économiquement réduire les émissions de l’ordre de plus de 30 pour cent en Amérique du Nord ». Notre conclusion est plutôt à 180 degrés de là : réduire économiquement les émissions de GES, même modestement, correspondrait à un ralentissement du développement du gaz naturel. Mais comme M. Gosselin, M. Binnion évite de mentionner cette conclusion principale de mon rapport.

M. Binnion tente, erronément, d’expliquer nos réticences par rapport au gaz naturel par notre seul attachement à une réduction de 80 pour cent des émissions de GES des pays industrialisés, et à une stabilisation des concentrations de GES à un niveau permettant de limiter le réchauffement climatique à 2 °C. Il rejette ces objectifs, les qualifiant de « rêve de perfection ». Il omet de mentionner qu’ils ont été adoptés à l’unanimité par les gouvernements nationaux suite à des années d’études scientifiques.

MM Gosselin et Binnion se réjouissent également de certains extraits de mon rapport où je nuance les risques de contamination de l’eau potable par la production de gaz de schiste. Mais, encore une fois, ils le font d’une manière sélective, omettant notamment de mentionner la fiche déconcertante de l’industrie en Pennsylvanie. Pourtant, dans mon rapport (p. 19) j’ai longuement cité les constats faits par le département de la Protection de l’environnement de cet état en juin 2010 :

Depuis janvier 2010, le Département a mené près de 1 700 inspections sur les sites de forage du gisement Marcellus dans l’État et a découvert plus de 530 infractions, qui varient d’un mauvais contrôle de l’érosion et des sédiments à des infractions administratives, en passant par des déversements et des fuites issus de bassins de rétention [des eaux usées]mal gérés ou mal construits. […] Pendant ses inspections, le Département a relevé des problèmes rattachés à des bassins de rétention de déchets de forage et de reflux mal construits ou mal entretenus dans le cas de 29 des 364 puits qui ont été forés dans le gisement Marcellus cette année. […] Le Département est aussi intervenu dans le cas de déversements de sources diverses, dont des fuites de réservoirs à combustible, des valves mal fermées sur des réservoirs de stockage d’eau de fracturation, et des accidents impliquant des camions transportant des eaux usées.

 

MM Gosselin et Binnion évitent aussi de mentionner une autre conclusion importante de mon rapport (p. 43) : « une région visée pour le développement du gaz de schiste fera l’objet d’une industrialisation intense : des centaines, voire des milliers, de puits seront forés tous les ans; un site de forage sera installé à tous les 2,6 kilomètres carrés environ (tous les milles carrés); d’importantes nouvelles infrastructures seront construites et des accidents se produiront inévitablement. » Personnellement, je crois que ce cet impact sur le paysage représente le plus grand obstacle au développement du gaz de schiste au Québec.

Je trouve curieux qu’une industrie qui a tant besoin de gagner la confiance de la population s’adonne à ce genre de relations publiques bas de gamme qui consiste à citer de manière trompeuse un rapport public dont les auteurs allaient assurément répliquer. C’est vraiment se tirer dans le pied. MM Gosselin et Binnion : pourrions-nous faire un débat autour de tous les faits, pas seulement ceux que vous aimez?

 

D'après le blogue rédigé par Matthew Bramley, Directeur de recherche à l’Institut Pembina et auteur du rapport publié par l’Institut Pembina et la Fondation David Suzuki « Le gaz naturel est-il une bonne solution pour contrer le changement climatique au Canada? ».
 

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