Accaparement des terres : faux espoirs de développement et spoliation

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Par Thierry Lefèvre


Photo de NightThree – Wikipedia commons

Quand les grands groupes d’investissement présentent leur projet d’acquisition de terres dans les pays en développement (PED), c’est évidemment pour « contribuer au bien-être des populations » et pour « assurer le développement de la région ». Dans les pays du nord, on justifie l’acquisition de terres en invoquant le problème de la faim dans le monde et la difficulté de nourrir une population mondiale grandissante. Or, suivant un schéma nord-sud connu depuis des décennies, la réalité c’est que ces intérêts financiers issus des pays riches ne visent que leur propre profit. La réalité, c’est que les populations ne reçoivent de ces investissements aucune retombée financière et ne voient aucune amélioration de leurs conditions de vie. Pire même, les communautés locales se voient souvent dépossédées des terres qui assurent leur subsistance.

C’est de ce phénomène, dénommé justement accaparement des terres, dont Frédéric Mousseau, le directeur des politiques du Oakland Institute, est venu discuter à l’Université Laval ce 21 février dernier à l’invitation de l’Institut des hautes études internationales (HEI). Le Oakland Institute documente ce phénomène depuis plusieurs années et a développé une expertise approfondie du sujet, de sorte que les communautés qui subissent les affres de ce fléau y ont souvent recours pour qu’il leur vienne en aide. Mais si le combat contre la « mainmise sur les champs »[1]se justifie pour des raisons humanitaires évidentes, elle touche également à la souveraineté alimentaire des États. C’est à ce titre que la Coalition pour la souveraineté alimentaire du Québec s’est associé aux HEI pour organiser cette conférence.

L’accaparement des terres vise surtout les pays situés au sud, notamment le continent africain, mais ceux du nord n’en sont pas exclus. C’est une tendance qui n’est pas nouvelle mais qui s’est considérablement amplifiée à partir de la crise de 2008, des crises devrait-on dire. Une crise alimentaire, d’abord, marquée par une hausse marquée du prix des denrées alimentaires. Une crise énergétique, ensuite, puisque le prix du pétrole qui s’est envolé, de sorte que les agro-carburants ont semblé représenter une alternative opportune et profitable. Une crise financière, enfin, qui a incité les fonds d’investissement et les fonds de pensions à chercher des objets de placements sûrs et rentables.

Ces conditions ont fait des terres dotées d’un sol riche et bien approvisionnées en eau une voie d’investissement attirante et lucrative, notamment pour la culture agroalimentaire, et tout particulièrement pour la production de biocarburants ou d’huile de palme. Elles sont souvent utilisées pour une production agricole industrielle et intensive de monocultures, avec tous les problèmes environnementaux que ce type de pratiques implique (dissémination d’engrais azotés et de pesticides dans l’environnement, dégradation des sols, dépendance aux OGM, réduction de la biodiversité). L’accaparement des terres représente donc un enjeu écologique, en plus d’être un problème fondamentalement social.

Au-delà de leurs promesses d’enrichissement, les acquéreurs de terres justifient souvent leur projet en invoquant la « disponibilité » des terres. Cet argument est d’autant plus facile à avancer que les communautés locales qui vivent de la terre n’ont souvent pas de titre de propriété. Les terres peuvent aussi être louées à bon marché, et ce pour une période de 50 à 100 ans, un laps de temps au bout duquel les propriétaires auront disparu, rendant la restitution des terres particulièrement complexe ou arbitraire. Les populations ne sont pas non plus consultées, quand elles ne sont pas purement et simplement expropriées. Dans la majorité des cas, donc, les communautés sont déplacées et perdent leurs moyens de subsistance.

Ces populations, communautés pastorales ou semi-pastorales, autochtones, voire réfugiées dans des camps, sont des proies faciles car le secteur privé s’associe souvent avec les gouvernements en faisant miroiter à ces derniers l’enrichissement du pays ou celui de quelques intérêts personnels… L’entreprise a alors avec la connivence ou l’indigence du gouvernement force de loi, de droit et d’argent, ce qui rend inégal le combat des communautés locales pour faire valoir leur droit et leur légitimité. Le Oakland Institute et d’autres ONG peuvent alors tenter de les aider.

Il a été de bon ton pendant plusieurs années d’attribuer le phénomène d’accaparement des terres à la Chine et aux pays émergents (Inde, Brésil). Mais, si ceux-ci y contribuent effectivement, les groupes financiers des pays d’Europe et d’Amérique du Nord sont particulièrement actifs. Le Oakland Institute s’est même rendu compte que certaines universités américaines ou églises scandinaves participaient également au mouvement. Selon M. Mousseau, c’est jusqu’aux organismes internationaux, Banque mondiale en tête, qui, sans investir directement dans l’acquisition de terres, met tout en place pour en encourager cette pratique.

Il s’agit donc encore une fois d’une bataille entre David et Goliath. Dans ce cas, comme dans d’autres, les choix politiques de nos gouvernements en matières énergétique et économique, notamment les accords d’échange et de commerce, nos choix de consommation et notre engagement individuel peuvent tous contribuer à contrecarrer cette tendance.


[1] Il s’agit du titre de la conférence de M. Mousseau http://www.hei.ulaval.ca/mainmise-sur-les-champs–conference-de-frederic-mousseau

 

Source: GaïaPresse

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