Questions de genre, d'adaptation et de mitigation

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Par Maude Prud’homme


Mots-clés : changements climatiques, genre

 

Les changements, ou crises climatiques, affectent les écosystèmes et les communautés dans toutes leurs complexités. Un des déterminants majeurs dans les sociétés humaines est la question du genre. En effet, comme le souligne le rapport 2007-2008 sur le Développement humain, «  les désavantages historiques des femmes comme un accès limité aux ressources, des droits restreints et l’absence de voix dans la prise de décision, les rendent extrêmement vulnérables  au changement climatique.”

Les efforts consentis par les instances internationales qui s’intéressent aux changements climatiques  ont d'abord été dirigés vers la mitigation,  soit la réduction des changements climatiques par la prévention de l'émission de gaz y contribuant. Cette posture n'est sûrement pas étrangère au fait que la mitigation vise notamment les compagnies. De plus, le type de projet que l'on trouve en mitigation, comme la capture de gaz dans le sol, implique de la recherche et du développement en ingénierie qui est fort populaire auprès des classes dirigeantes. Toutefois, il est devenu évident, vu les impacts terriblement concrets des changements climatiques, qu'il faille agir dès maintenant pour réduire l'impact des aléas climatiques sur les communautés.

Dans les premières étapes d’élaboration de stratégies d’adaptation, il y a la création d’un cadre de référence sur lequel se baseront les étapes subséquentes. Élément fondateur, le cadre de référence est déterminant pour la suite des choses. Hors, le cadre de référence dominant en adaptation comporte plusieurs lacunes :
 

•    Il répond aux impacts prévus, exclusivement ;

•    Il ne se base que sur la science pure (pas les sciences humaines),

•    Il ne prend pas en compte les inégalités

 

Le cadre de référence devrait, selon les chercheures duGender Justice and Global Climate Change Network, considérer d’autres facteurs, voire changer de forme, notamment pour prendre en considération que l'adaptation, outre la technique, est un processus culturel, sociétal et institutionnel. Voyons ici quelques-unes des suggestions apportées par la chercheure Nancy Tuana. Ces réflexions sont assez présentes dans les réflexions collectives sur le sujet.

 

L’habitude du pouvoir

Les personnes actuellement marginalisées par les pouvoirs en place doivent trouver un empowerment. Elles sont typiquement les plus à risque et doivent être en mesure de se préparer à réagir efficacement, car le manque de leadership peut être fatal lors de situations d'urgence. Un apprentissage collectif et transformateur doit avoir lieu à une échelle massive.

Les impacts mesurés doivent par ailleurs comporter des éléments tels la dignité, soulignent plusieurs intervenantes, la dignité étant au cœur de la capacité, voire de la volonté d’agir pour améliorer son sort.

 

Accepter l’incertitude

L'incertitude fait partie de la situation et il faut l’affronter, ce qui heurte la culture scientifique institutionnelle. Mais le fait est que les trajectoires tant sociales que météorologiques sont dynamiques et nécessitent des mises à niveau récurrentes : les prévisions linéaires à long terme sont inappropriées en adaptation. Un conflit armé, une innondation, une sécheresse, une épidémie : autant de facteurs qui peuvent changer la situation de manière draconnienne. Conséquemment, plusieurs scénarios doivent être envisagés et c'est une résilience souple que les communautés doivent être en mesure de générer. Cela implique de cultiver la capacité de dédramatiser l'imprévisibilité.

De plus, les situations sont cumulatives. C’est à dire que les personnes et communautés qui traversent un choc, tel un ras de marée, s'en trouvent transformées. Cet événement affecte leur capacité d'adaptation en général, et ne peut être prévue.

 

Une démarche inspirante

À titre d'exemple de pratique collective d'adaptation, des coopératives agricoles tiennent un journal de la météo et compare ensemble les tableaux des prévisions. Aussi, la tenue de ce journal permet de mieux comprendre le microclimat de la communauté, la rendant apte à mieux analyser les données fournies par des mesures régionales moins précises. La dimension d'empowerment est présente, et l’incertitude face à la météo est vécue collectivement ce qui facilite son acceptation parfois angoissante dans l’isolement. De plus, les techniques expérimentées sont collectivisées ce qui permet à tous-tes de bénéficier des apprentissages de chacun-e, et il arrive parfois que des femmes âgées se rappellent des pratiques qui ont été utilisées par le passé et qui peuvent s'avérer utiles, pour faire face aux intempéries. Les femmes du Rwanda par exemple, cultivent environ 600 variétés de légumineuses, appropriées à différentes conditions.

C’est la capacité de s’ajuster aux conditions vécues et non de prévoir qui est l’élément clé de l’histoire. Une souplesse de suivre le courant tout en gardant son cap plutôt qu’un contrôle sur les éléments. Cette posture est inhabituelle pour les programmes de développements typiquement élaborés en phase qui s’assoient les unes sur les autres.

 

Savoir être résilient-e-s

L'adaptation aux changements climatiques peut signifier des changements au niveau des pratiques agricoles, culinaires, énergétiques, architecturaux. Les évènements météorologiques extrêmes exigent énormément de capacité d’adaptation et il est crucial d'identifier quelles sont les entraves à la résilience. Elles peuvent être physiques, écologiques, agro-économiques techniques, financières, communicationnelles, cognitives, sociales, et culturelles. Par exemple, le déni des changements climatiques constitue une barrière cognitive considérable à l'adaptation. Le déficit démocratique des institutions étatiques constitue quant à lui une entrave institutionnelle, alors que le sentiment d'impuissance est une barrière psychologique.

Tous ces constats ramènent au fait que ce sont les gens qui sont au cœur de l’adaptation, et que l'on ne peut ignorer la question de genre lorsque l'on considère les processus humains. Le sexisme influe grandement le déroulement des activités humaines en général, donc tant la vulnérabilité que les rôles dans les transformations à initier pour s'adapter aux changements climatiques.

 

Considérer le genre

Les travaux réalisés par des femmes dans une perspective féministe visent notamment à chercher des façons créatives (théâtre, dessins) afin d'inclure les voix négligées par les études scientifiques.  Les études présentées dans les événements parallèles à la COP 17 portaient pour la vaste majorité sur des réalités du Sud global [i]. Plusieurs travaux émergeants de ces recherches soulignent l'intégration des dynamiques sociales dans les processus d'adaptation. Pour en tenir compte, cela exige de poser chaque question dans un contexte particulier, ce qui implique une équation complexe impliquant le genre, dans une perspective de justice.

Des pressions ont donc été exercées par plusieurs organisations afin que des considérations des questions de genre soient inclues dans les plans d'adaptation. Il ne s'agit pas seulement de constater les vulnérabilités des femmes, mais aussi de voir de quelles façons celles-ci peuvent constituer des agentes de changement. Ces démarches ont porté fruit comme en témoigne la publication récente du Programme des Nations Unies pour l’Environnement : Women at the frontline of climate change – Gender risks and hopes. [ii]

 

Vulnérable sans être victime

Une mise en garde est de rigueur : il ne faut pas confondre vulnérables et victimes. Par ailleurs,  les femmes ne constituent pas un groupe homogène: de la classe moyenne québécoise à la paysannerie au Bangladesh, il y a bien d'autres facteurs qui entrent en ligne de compte…

Il n'en reste pas moins que le sexisme influe grandement le déroulement des activités humaines, donc tant sur la vulnérabilité des personnes que sur les rôles qu’elles peuvent jouer dans les changements à mettre en œuvre.

Par exemple, étant donnée la division sexuelle du travail, les femmes sont responsables de la préparation des repas. C'est encore elles qui vont chercher l'eau et le bois nécessaires, et marcher sur de longues distances si ces ressources viennent à manquer à proximité du foyer. Ce sont elles qui soigneront les personnes malades, également.

La construction culturelle des genres a aussi des conséquences déterminantes au niveau des capacités qui seront développées par les personnes. Par exemple, la construction de La Femme comme un être faible devant être protégée, ou vouée entière à la maternité et à la domesticité, est intériorisée et peut nuire à leur capacité de leadership dans des situations d’urgence. De même, cette conception et la division sexuelle des connaissances qui en découlent. Les pratiques sécuritaires à adopter en cas de désastre majeur font partie de ces connaissances genrées. Doit-on se cacher sous en arbre? Grimper dans la montagne ? Où fuir en cas d'urgence? En fait, plusieurs femmes m’ont témoigné que l’on apprend pas aux filles à nager et à grimper aux arbres, des savoirs qui peuvent devenir des enjeux de vie ou de mort comme en1991, durant le cyclone qui a causé des désastres au Bangladesh : parmi les 140.000 morts, 90% étaient des femmes.[iii]

Finalement, la justice reproductive, à savoir que beaucoup de femmes n’ont pas la pleine autodétermination des enfants qu’elles porteront ou pas, affecte leur santé et leur mobilité. De plus, suite à une catastrophe, il est courant que les femmes soient victimes de violences domestiques et sexuelles; elles évitent d’utiliser les abris de crainte d’être agressées sexuellement (Davis et al., 2005).

Les différentes situations se cumulent, comme me le démontrait clairement Sizani Ngubane, fondatrice et président de Rural Women Movement. Dans une communauté dans laquelle elle travaille, le taux de séropositivité atteint les 78%. Frappée d’une inondation après une longue sécheresse, les vivres manquent. Les traitements de trithérapie étant douloureux sur un estomac vide, plusieurs cessent de suivre leurs traitements. Ce sont des victimes du SIDA, certes, mais les changements climatiques sont intervenus dans leur trajectoire de façon tragique.

 

Des impacts négligés

Outre l'impact direct des changements climatiques sur les communautés, il y a d'autres impacts indirects.  Par exemple, la soif énergétique des multinationales a pour effet de militariser ou para-militariser les zones à proximité de sources ou d'infrastructures de transport d'énergie.  Il a déjà été observé que de tels contextes affectent particulièrement les femmes qui se voient vulnérabilisées, subissant des violences multiformes, notamment sexuelles.

En somme, il est clair que les pressions exercées pour inclure la question du genre dans les mesures d'adaptation fait son chemin au niveau institutionnel. Cependant, durant des ateliers portant sur le genre, il fut rappelé que rien n’est encore facile : la prise en compte du genre dans les plans nationaux exigent de grands défis. Les femmes doivent donc demeurer vigilantes, car “lorsque des ressources ne sont pas allouées pour réduire les inégalités genre, les mesures d’atténuation ou d’adaptation au changement climatique mises en oeuvre, reproduisent les inégalités sociales et sont moins efficaces [iv].

Le mainstreaming de la question du genre dans les enjeux climatiques ne se fait toutefois pas sans risque, notamment lorsqu'on parle de mitigation comme le souligne Tomoko Kashiwakazaki du Asia Pacific Forum on Women, de la Thailande :

« Nous sommes toutefois inquiètes que le terme genre ne soit utilisé sans que le concept soit défini, en incluant ce que nous voulons défendre. C'est utilisé, comme le mot vert pour écoblanchir le brun. Pour atteindre la justice en terme de genre et de climat, il faut une transformation fondamentale du paradigme actuel du système économique global et des négociations climatiques actuelles. Les femmes sont un élément clé de cette transformation. Le système économique actuel est emboîté dans la division sexuelle et internationale du travail, l'exploitation et la domination. Les mécanismes de marché visant les enjeux climatiques et mis en oeuvre s'inscrivent dans une stratégie de maintien de ce système. L'inclusion du genre dans les mécanismes de marché reconnaît les différences de rôles liés au genre et les utilisent pour assurer l'efficacité de ces mécanismes et ainsi générer plus de profits pour les corporations et quelques personnes au pouvoir. »

 

Dans le grand courant des rencontres de femmes sur l’avenir de l’humanité, la rencontre des femmes lors du Sommet sur la souveraineté alimentaire avait mené à une déclaration riche de nuances et d’inspirations qui semblent appropriées ici.

Extrait de la Déclaration des femmes pour la Souveraineté Alimentaire de Nyéléni [v]

Inscrivant notre lutte dans celle pour l’égalité entre les sexes, nous ne voulons plus subir ni l’oppression des sociétés traditionnelles, ni celles des sociétés modernes, ni celles du marché. Nous voulons saisir cette opportunité de laisser derrière nous tous les préjugés sexistes et de développer une nouvelle vision du monde bâtie sur les principes de respect, d’égalité, de justice, de solidarité, de paix et de liberté.

Nous sommes mobilisées. Nous luttons pour l’accès à la terre, aux territoires, à l’eau et aux semences. Nous luttons pour l’accès au financement et aux équipements agricoles. Nous luttons pour de bonnes conditions de travail. Nous luttons pour l’accès à la formation et à  l’information. Nous luttons pour notre autonomie et pour le droit de décider pour nous-mêmes, ainsi que de participer pleinement aux instances de prise de décision.

 


[i]Les nations de l’Afrique, le l’Amérique centrale, de l’Amérique du Sud et de la majoridé de l’Asie sont collectivement connues sous le vocable de Global South, traduit ici par Sud global

[ii] Aucune traduction n’est encore disponible. http://www.unep.org/publications/contents/pub_details_search.asp?ID=6230

[iii] (Ikeda,1995).

[iv] Module 4 Analyse selon le genre dans les efforts d'adaptation de la Global Gender and Climate alliance

[v] http://www.nyeleni.org/spip.php?article278

 

Source: GaïaPresse

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